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De ce côte-ci souffle le sable, de ce côte-là
Le sable souffle.
De ce côte-la un homme riche attend, de ce côte-ci
J’attends.
La Voix de
Shaï-Hulud.
Extrait de L’Histoire
Orale.
Compte rendu de Sœur Chenoeh, découvert parmi ses papiers après sa mort :
J’obéis à la fois aux intérêts du Ben Gesserit et aux ordres de l’Empereur-Dieu en excluant ces lignes de mon rapport et en les mettant en lieu sûr afin qu’elles soient découvertes quand je ne serai plus. Car le Seigneur Leto m’a dit : « Vous rapporterez mon message à vos Supérieures ; mais ce que je vais vous dire maintenant, vous le garderez provisoirement secret. Ma fureur se déchaînera contre tout votre Ordre si vous me trahissez. »
Or, la Révérende Mère Syaksa m’avait avertie avant mon départ : « Vous ne devez rien faire qui puisse attirer sur nous le courroux du Seigneur Leto. »
Tandis que je cheminais à côté de lui durant le court voyage que j’ai déjà mentionné, l’idée m’est venue d’interroger le Seigneur Leto sur ses points communs avec une Révérende Mère.
— Mon Seigneur, lui ai-je dit, je sais de quelle manière une Révérende Mère acquiert les souvenirs ayant appartenu à ses ancêtres et à d’autres personnes. Mais qu’en a-t-il été en ce qui vous concerne ?
— C’était inscrit dans notre histoire génétique et c’est l’épice qui l’a réalisé. Ma sœur jumelle Ghanima et moi, nous avons été réveillés alors que nous étions encore dans la matrice, et mis en présence de la mémoire ancestrale.
— Mon Seigneur… nous appelons cela… l’Abomination !
— A juste titre ! me répondit le Seigneur Leto. Il est facile d’être dépassé par ses souvenirs ancestraux. Et qui peut savoir, avant la lettre, si la force qui commandera la horde sera bonne ou mauvaise ?
— Mon Seigneur, comment avez-vous fait pour maîtriser cette force ?
— Je ne l’ai pas maîtrisée. C’est la persistance du modèle pharaonien qui nous a sauvés, Ghani et moi. Connaissez-vous ce modèle, Sœur Chenoeh ?
— L’étude de l’histoire occupe une grande place dans notre formation, Mon Seigneur.
— Je sais, mais vous ne la considérez pas de la même façon que moi. Je voulais parler d’une maladie de gouvernement qui a d’abord frappé les Grecs, qui l’ont transmise aux Romains, qui l’ont à leur tour si bien répandue de par le monde qu’elle ne s’est jamais tout à fait éteinte.
— Mon Seigneur parle par énigmes ?
— Il n’y a pas d’énigme. C’est une chose que je déteste, mais elle nous a sauvés. Ghani et moi, nous avons contracté de puissantes alliances internes avec des ancêtres qui respectaient le modèle pharaonien. Ils nous ont aidés à combiner une identité séparée au sein de la multitude si longtemps endormie.
— Je trouve tout cela inquiétant, Mon Seigneur.
— Et vous avez raison.
— Mais pourquoi me dites-vous toutes ces choses maintenant, Mon Seigneur ? A ma connaissance, vous n’aviez jamais jusqu’ici répondu de la sorte à aucune de mes Sœurs.
— C’est parce que vous savez très bien écouter, Sœur Chenoeh ; parce que vous m’obéirez et aussi parce que je ne vous reverrai jamais.
Après avoir prononcé ces étranges paroles, le Seigneur Leto me demanda :
— Pourquoi ne m’avez-vous pas interrogé sur ce que vos Sœurs appellent ma tyrannie insensée ?
Enhardie par son attitude, je me risquai à murmurer :
— Mon Seigneur, nous avons entendu parler de quelques-unes des exécutions sanglantes que vous avez ordonnées. Nous sommes inquiètes à ce sujet.
Le Seigneur Leto fit à ce moment-là une chose étrange. Il ferma les yeux tandis que nous continuions d’avancer, puis déclara :
— Je sais que vous êtes entraînée à retenir mot pour mot ce que vous entendez, Sœur Chenoeh. Par conséquent, je vais m’adresser à vous comme à une page de mes mémoires. Enregistrez bien mes paroles, car je ne voudrais pas qu’elles se perdent.
J’atteste que ce qui suit est une transcription exacte des paroles prononcées alors par le Seigneur Leto :
Je sais avec certitude que lorsque je ne serai plus consciemment présent parmi vous, lorsque j’existerai uniquement sous la forme d’une effroyable créature du désert, beaucoup retiendront de moi l’image d’un tyran.
C’est entendu, j’ai été tyrannique.
Un tyran… pas entièrement humain, pas dément, juste un tyran. Mais même les tyrans ordinaires ont des sentiments et des motivations qui dépassent ceux qui leur sont généralement attribués par des historiens trop faciles, et je serai considéré comme un « grand » tyran. Ainsi, mes sentiments et mes motivations constituent un legs que je voudrais protéger des atteintes de l’histoire. L’histoire a trop tendance à magnifier certaines caractéristiques au détriment des autres.
On essaiera de me comprendre, de me cerner avec des mots. On recherchera la « vérité ». Mais la « vérité » porte le poids de l’ambiguïté des mots utilisés pour l’exprimer.
Vous ne me comprendrez pas. Plus vous essaierez, plus je m’éloignerai de votre entendement jusqu’à disparaître finalement dans le mythe éternel… en vrai Dieu Vivant, pour une fois !
Car c’est bien cela, voyez-vous. Je ne suis pas un chef, encore moins un guide. Je suis un dieu. N’oubliez pas cela. Je n’ai rien à voir avec les chefs et les guides. Les dieux n’ont besoin d’assumer aucune responsabilité en dehors de la genèse. Les dieux acceptent tout et par conséquent n’acceptent rien. Les dieux doivent être identifiables et cependant demeurent anonymes. Les dieux n’ont pas besoin d’un monde spirituel. Mes esprits habitent en moi, forcés de répondre à la moindre de mes sollicitations. Je partage avec vous, car tel est mon bon plaisir, ce que j’ai appris d’eux et ce que j’ai appris par eux. Ils sont ma vérité à moi.
Défiez-vous de LA vérité, gentille Sœur. Bien que très recherchée, elle peut être dangereuse pour celui qui l’approche sans précaution. Les mythes et les mensonges sécurisants sont bien plus faciles à trouver et à accepter. Si vous découvrez une vérité, même provisoire, elle exigera peut-être de vous de déchirantes révisions. Cachez vos vérités à l’intérieur des mots. Leur ambiguïté naturelle vous protégera alors. Les mots sont toujours beaucoup plus faciles à absorber que les coups de poignard delphiques d’oracles non verbaux. Avec les mots, vous pouvez vous écrier en chœur : « Pourquoi n’avons-nous eu aucun avertissement de personne ? »
Mais moi, je vous avais donné tous les avertissements nécessaires. Pas par les mots ; par l’exemple.
Inévitablement, il y a surabondance de mots. En ce moment même, vous les enregistrez dans votre prodigieuse mémoire. Et un jour, on découvrira mon journal – encore des mots. Je vous avertis que c’est à vos propres risques et périls que vous lirez mes mémoires. Juste sous leur surface gisent les impulsions non verbales d’événements terribles. Bouchez-vous les oreilles ! Vous n’avez pas besoin d’entendre ; ou, si vous entendez, vous n’avez pas besoin de vous souvenir. Comme il est apaisant d’oublier… et combien dangereux !
Les mots comme les miens ont un pouvoir mystérieux depuis longtemps reconnu. Ils recèlent un secret qui peut être utilisé pour gouverner ceux qui ont la mémoire courte. Mes vérités à moi sont la substance des mythes et des mensonges sur lesquels se sont toujours appuyés les tyrans pour manœuvrer les masses à leurs propres fins égoïstes.
Vous voyez ? Je partage tout avec vous, même le plus grand mystère de tous les temps, le mystère autour duquel j’ordonne ma vie. Et je vous le révèle en ces mots : Le seul passé pérenne gît en vous sous forme non verbale.
Après avoir prononcé ces paroles, l’Empereur-Dieu demeura silencieux. Au bout de quelques instants, je m’enhardis à lui demander :
— Mon Seigneur, ce sont bien là tous les mots que vous désirez me faire garder ?
— Ce sont les mots, répondit le Seigneur Leto d’une voix qui me parut lasse et découragée.
Son intonation était celle de quelqu’un qui vient de dicter ses dernières volontés. Je me souvins brusquement qu’il avait dit qu’il ne me reverrait plus jamais et j’eus très peur mais – j’en rends grâce à mes professeurs – cela n’affecta pas ma voix quand je lui demandai :
— Mon Seigneur, ces mémoires dont vous parlez, pour qui ont-ils été écrits ?
— Pour la postérité, Sœur Chenoeh. A des millénaires d’ici. Mais je personnifie ces lointains lecteurs. Je me les représente comme des cousins éloignés mus par une curiosité familiale. Ils cherchent à démêler des intrigues que je suis seul à pouvoir suivre de bout en bout. Ils veulent établir les connexions personnelles avec leurs propres existences. Ils veulent les explications, la vérité !
— Mais vous nous mettez en garde contre la vérité, Mon Seigneur.
— Effectivement ! Toute l’histoire entre mes mains n’est qu’un instrument malléable. Oh ! j’ai accumulé tant de passés… je connais tous les faits… pourtant, je peux les utiliser à ma guise et, sans porter atteinte à la vérité, les changer. Que suis-je en train de prononcer devant vous ? Qu’est-ce qu’un journal ? Des mémoires ? Uniquement des mots.
De nouveau, le Seigneur Leto garda le silence. Je réfléchissais, pour ma part, à la portée de tout ce qu’il venait de dire. Je repensais à la mise en garde de la Révérende Mère Syaksa ainsi qu’aux avertissements que m’avait donnés le Seigneur Leto. Il avait dit que je devais lui servir de messagère. Je me sentais par conséquent sous sa protection et cela m’incitait peut-être à aller un peu plus loin que d’autres. Aussi, je murmurai :
— Mon Seigneur, vous avez dit que vous ne me reverriez plus. Cela signifie-t-il que vous allez mourir ?
Je jure ici que le Seigneur Leto éclata de rire ! Puis il répondit :
— Non, gentille Sœur ; c’est vous qui mourrez. Vous ne vivrez pas assez longtemps pour devenir Révérende Mère. N’en soyez pas attristée. Par votre présence ici aujourd’hui, par le fait que vous allez rapporter mon message à votre Ordre tout en devenant la gardienne de mes paroles secrètes, vous vous placez à une position bien plus élevée. Vous devenez partie intégrante de mon mythe. Nos lointains cousins vous adresseront leurs prières pour que vous intercédiez auprès de moi !
De nouveau, le Seigneur Leto se mit à rire, mais très gentiment, d’une manière qui me réchauffait le cœur. Il m’est très difficile de décrire ici ce qui se passait avec toute l’exactitude que m’imposent habituellement les devoirs d’une telle mission, mais tandis que le Seigneur Leto prononçait à mon intention ses formidables paroles, j’avais l’impression qu’un profond lien d’amitié s’établissait entre lui et moi, comme si quelque chose de physique était venu nous réunir d’une manière que je suis incapable de décrire totalement. Ce n’est qu’à cet instant que je compris vraiment ce qu’il avait voulu dire par vérité non verbale. Ces choses me sont arrivées, et pourtant je ne puis les décrire.
NOTE DES ARCHIVISTES
En raison des événements survenus durant le laps de temps écoulé, la découverte de ce document privé représente aujourd’hui une simple curiosité historique dont l’intérêt est surtout de contenir l’une des plus anciennes références connues aux mémoires secrets de l’Empereur-Dieu. Pour le lecteur désireux d’approfondir ces questions, d’autres informations sont disponibles dans nos Archives sous les rubriques : Chenoeh (Sainte Sœur Quintinius Violet), Rapport Chenoeh et Rejet du Mélange (aspects médicaux).
N.B. : La Sœur Quintinius Violet Chenoeh est morte dans la cinquante-troisième année de son Ordination. La cause du décès fut attribuée à une incompatibilité provoquée par le mélange au cours de sa tentative d’accéder au statut de Révérende Mère.